Ahhh, retour au bercail après deux semaines de Dolce Vita, quoi de mieux pour se vider la tête ? Sarah-Gourmande, pose les tomates cerises et les paccheri artisanales sur le plan de travail, je m’en occuperais plus tard. Oui Sarah-Louette, c’était super de chanter Lascatemi cantare durant les six heures de route, mais le consensus est qu’un peu de silence nous ferait du bien.
Bon, qu’est-ce que j’ai loupé dans ma vie numérique ? Parce que Sarah-Prudente ne rigole pas avec les périodes de vacances : interdiction de travailler ou de bloguer !
Voyons voyons … côté Twitter, quelques commentaires qui me donnent envie de quitter l’espèce humaine, gnagnagna Sarah impie, gnagnagna Sarah-es-tu-George-Sorros, merveilleux. Bon, et mes mails ? Un premier fort intéressant d’un lecteur sur le mouvement de La Libre Pensée, un autre concernant un possible archivage de mon affiche. Voilà qui est mieux !
Et dans l’actualité alors ? Les humains continuent de se taper dessus pour des territoires, des idées ou des matchs de foot, la quantité d’énergie dans le système météorologique terrestre atteint des sommets qui n’ont d’égales que les ventes des prêts-à-jeter style Temu ou Shein, tout va bien dans le meilleur des mondes. Oh, mais attendez une petite seconde, c’est quoi cet article ?

Poisson d’avril ou poisson pourri ?
Non mais ils sont dingues ?! C’est une blague du premier avril, c’est ça ? L’autre explication, bien plus triste, bien plus grave, serait que ces gens soient complètement déb… Oui, Sarah-Militante ? C’est tristement véridique et confirmé par des médias sérieux comme Le Monde ? Merde.
Bon, les enfants, la date est donc une coïncidence. Ce fait divers a néanmoins pour mérite d’avoir mis en lumière dans nombre de journaux une mouvance dont j’ignorais l’existence : les Citoyens Souverains.
Pour celles et ceux qui n’ont ni le temps ni l’envie de lire l’article Wikipedia lié, je vais laisser Sarah-Dictionnaire résumer le concept :
On s’en fout, plus personne ne parle latin depuis plus d’un siècle ! Cette brève définition comprend donc deux éléments centraux : 1) la négation du caractère public de nos gouvernements, de nos collectivités, et par voie de conséquence 2) la négation de la légitimité de leurs lois.
Public ou publique ?
C’est quoi ce titre, Sarah-Dictionnaire ? On est pas ici pour une leçon d’orthographe ! D’accord, oui, j’hésite souvent entre les deux terminaisons, mais pour faire simple, si le mot peut être remplacé par « la foule », alors il s’agit d’un nom commun qui se termine toujours par C. Sinon, c’est un adjectif, à formuler au masculin (-C) ou au féminin (-QUE) selon la situation. Voilà. Le français est compliqué. Sujet clos.
Pour en revenir à nos moutons, l’argumentation de nos Citoyens Souverains débute par l’affirmation que tout, du gouvernement aux routes, en passant par les écoles et les hôpitaux, est désormais en mains privées à la suite d’une sorte de grand remplacement aux effluves complotistes. La date exacte de la fin du domaine public varie selon les courants mais la conséquence reste la même : les entités nationales ne sont plus légitimes à imposer des lois, lesquelles enfreignent le « droit naturel ». Notez que la notion de naturel est aussi floue que le reste et devrait immédiatement, qu’elle soit sur un jus d’orange, une pratique de soin ou une théorie juridique, éveiller de la méfiance.
Je ne suis pas juriste et n’ai ni l’envie, ni les compétences d’aller fact-checker les délires de ce couple sur l’enregistrement à Washtington de la République Française ou de ses citoyens, et fais l’hypothèse raisonnable qu’il s’agit comme souvent d’un mélange d’exagération, de confusion et de déformation de faits réels, le tout saupoudré de mensonge.
Cette partie-là, pour être honnête, je m’en tamponne le coquillard, car derrière toute entité, publique ou privée, se trouve toujours des humains, les mêmes humains, avec leurs qualités et leurs défauts. Ce qui m’intéresse, moi, c’est la seconde partie, la vision que ces gens ont des lois et de leur propre liberté.
Sa Majesté des mouches
À y réfléchir, je trouve notre couple de Citoyens bien peu Souverains. Regarder la vidéo d’origine. Regardez là attentivement. Elle est tournée par les protagonistes eux-mêmes, à l’aide d’un téléphone, dans une voiture. La passagère porte des lunettes de soleil et mâche un chewing-gum. Le conducteur porte des lunettes de vue et une chemise en coton, et dégaine un autre téléphone au milieu de la séquence.
Ni la voiture, ni les téléphones, ni les lunettes de soleil ou de vue, ni le chewing-gum ni aucun des vêtements visibles dans la vidéo n’ont été fabriqués par ce couple, mais par des entreprises privées, et donc d’autres humains. Probablement des dizaines de milliers, des millions si l’on prend en compte la conception des machines nécessaires à la fabrication de ces objets.
Soit le couple a « contracté », pour reprendre leur jargon, soit ces objets ont été volés, ce que le conducteur dément pourtant à plusieurs reprises (« j’ai pas tué j’ai pas volé »). Une troisième voie serait un don ou un troc, mais, soyons réalistes, ce n’est pas l’explication la plus plausible.
Ces deux personnes, dans toute leur arrogance, dans toute leur bêtise, font partie de notre société, au sens éthologique du terme, qu’ils l’acceptent ou non. Je ne prends pas beaucoup de risque en pariant qu’ils ont déjà bénéficié dans leur vie de formations dans une école, d’un dépannage de leur machine à laver ou de soins médicaux. Je ne prends pas beaucoup de risque en pariant que s’ils ont un jour un cancer, une fracture du bras ou un infarctus, ce pinaillage imaginaire et stérile sur la nature publique ou privée du gouvernement et des routes sera vite oublié dans l’attente d’une ambulance.
Il est facile de se sentir fort, indépendant et souverain, quand tout va bien. Il est facile de rejeter la société, la collectivité, quand, sur le moment, on n’en a pas besoin.
Sauf qu’un jour ou l’autre, leur petit royaume pourrait bien se trouver en péril et nécessiter de l’aide. Refuser les lois, c’est refuser les autres. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, comme disait l’autre.
Libre à en mourir
À quoi sert une loi ? Un gouvernement ? Dans quel but le policier de la vidéo souhaitait-il contrôler l’alcoolémie de ce couple Souverain ? Demandez-vous pourquoi tout cela existe, au fond. Allez, réfléchissez encore un peu avant que je vous partage mes sentiments sur la question.
J’avais déjà, à l’époque des débats sur l’obligation vaccinale, écrit un article que je vous invite à lire sur le fait qu’il n’est pas souhaitable d’être totalement libre :

Nos structures sociales, et les lois qui les régissent, existent afin de protéger les plus vulnérables. L’interdiction de conduire sous l’emprise de l’alcool existe pour éviter qu’une personne ne blesse ou ne tue une autre à cause d’un mauvais choix. Et contrairement à ce que vous pourriez penser, il ne s’agit pas d’altruisme. Les malheurs, les accidents, les tragédies, les mauvais choix que l’on regrette ensuite le reste de notre vie n’arrivent pas qu’aux autres.
Attention, mon argumentaire ne sert pas à justifier les politiques autoritaires assumées des régimes comme la Chine, ou les dérapages rares mais graves que nos démocraties peuvent connaître. Quand une loi sert avant tout à protéger une nation ou ses dirigeants contre ses propres citoyens, quand elle sert à mettre hors de la portée de toute critique une idéologie, on a un gros, gros problème.
La frontière entre bienveillance et autoritarisme est une délicate feuille de papier qui se déchire (trop) facilement. Mais je vous donne une piste, un test à réaliser : insultez les membres de votre gouvernement, traitez-les d’idiots, d’incapables, de crétins tout juste bons à se curer le nez. Criez-le haut et fort, publiez-le sur les réseaux sociaux. Si rien de fâcheux ne vous arrive, si la justice ne vient pas toquer à votre porte, vous êtes du bon côté de la feuille de papier.
Ensemble, pour le meilleur et pour le pire
Il est tentant de rire face aux déboires filmés de notre drôle de couple. Mais ces deux personnes, aussi troublées soient-elles, font partie de notre société, comme vous, comme moi. Et mon petit doigt me dit que leur posture Souveraine n’est pas le fruit d’un caprice ou d’une déficience intellectuelle, mais le résultat d’une souffrance, d’un sentiment d’avoir été abandonné par la société. Certains y voient de la folie, j’y vois une forme de désespoir, une réaction maladroite et naïve qui me donne plutôt envie de pleurer.
Chaque fois que quelqu’un clame que les gens doivent assumer, seuls, la pleine et entière responsabilité de leur choix et de leur situation, une personne vulnérable meurt quelque part. Et cette personne, un jour, pourrait être vous, ou l’un de vos proches.
Nous sommes une société non pas en vertu d’une loi, d’un statut juridique ou d’un contrat signé, mais parce que nous prenons soin les uns des autres, unis par le même objectif : que demain existe et soit meilleur qu’aujourd’hui.
Ce n’est pas parfait, mais je n’y vois aucune meilleure alternative.